Faut-il attendre que la lecture en néerlandais soit « installée » pour commencer à lire en français ?

« Si mon enfant apprend à lire en néerlandais à l’école, est-ce que rajouter du français ne va pas tout mélanger ? Ne faut-il pas d’abord que le néerlandais soit solide ? »

La réponse courte : non, il ne faut pas attendre que la lecture en néerlandais soit « parfaitement installée », et non, les deux langues n’entrent pas en concurrence comme on peut l’imaginer. Voici pourquoi.

Posons d’abord la question à l’oral

Pour y voir clair, retournons un instant la question. Demanderait-on : « Faut-il que mon enfant maîtrise à fond le français parlé avant de lui faire entendre du néerlandais ? » On sait que les enfants gèrent très bien deux langues orales en même temps.

Et la recherche confirme cette intuition. Dès les premières années, l’enfant bilingue ne fond pas ses deux langues en un seul système : il construit deux systèmes distincts et choisit lequel activer selon son interlocuteur et la situation. Le mélange occasionnel (passer d’une langue à l’autre dans une même phrase, appelé code switching) n’est pas un signe de confusion, mais un usage qui obéit à ses propres règles. L’idée ancienne selon laquelle il faudrait « solidifier » une langue avant d’introduire l’autre pour ne pas embrouiller l’enfant a été clairement démentie : le cerveau de l’enfant est capable d’apprendre plusieurs langues en parallèle.

Autrement dit, l’enfant sait en permanence dans quelle « case de langue » il se trouve.

Cette capacité à différencier ses systèmes vaut aussi à l’écrit : un mot français et un mot néerlandais sont eux-mêmes des indices visuels qui lui indiquent quelle case ouvrir.

L’interdépendance linguistique : quand les langues se renforcent mutuellement

S’il est vrai que les enfants distinguent clairement les différentes langues, celles-ci peuvent aussi se renforcer l’une l’autre. C’est précisément la question qu’a creusée Jim Cummins, un chercheur de référence en éducation bilingue, en étudiant la langue de l’école (pour lire, écrire, raisonner sur des contenus).

Sa réponse tient en une idée, qu’il a nommée l’interdépendance linguistique : les deux langues d’un enfant ne sont pas des compartiments étanches. En surface, le néerlandais et le français paraissent distincts ; mais en dessous, ils s’appuient sur un même socle : la conscience que les mots sont faits de sons, le principe alphabétique (les lettres notent des sons), la mémoire de travail, le vocabulaire, la compréhension du monde. C’est en ce sens qu’elles sont « interdépendantes » : elles puisent dans ce socle commun, si bien que ce qu’on y construit dans une langue profite à l’autre.

Des « cases qui communiquent » : n’est-ce justement pas là le risque de la confusion entre langues ? La contradiction n’est qu’apparente, quand on comprend cette logique de « deux étages ».

À l’étage du haut, celui des langues visibles (les mots français, les mots néerlandais, leurs sons, leur orthographe), les deux systèmes restent bel et bien séparés. C’est là que vivent les « cases », et c’est pour cela que l’enfant ne mélange pas tout.

À l’étage du bas se trouve en revanche un socle qui n’appartient ni au français ni au néerlandais : des capacités valables pour n’importe quelle langue, comprendre que les mots sont faits de sons, saisir le principe alphabétique (les lettres notent des sons), mais aussi la mémoire de travail, le vocabulaire, la compréhension du monde. C’est ce sous-sol partagé que Cummins appelle l’interdépendance linguistique : les deux langues s’y enracinent ensemble.

Lorsqu’on dit que les compétences linguistiques se « transfèrent » d’une langue à l’autre, cela ne veut donc pas dire que le français déborde dans le néerlandais. Cela veut dire que ces compétences profondes, une fois construites dans une langue, sont déjà disponibles pour l’autre : un enfant qui a compris, en lisant le néerlandais, que les lettres codent des sons n’a pas à redécouvrir cette idée pour le français.

Lire en français aide la lecture en néerlandais

On a choisi une école néerlandophone ; par fidélité à ce choix, on voudrait que l’enfant y consacre toute son énergie, qu’il suive d’abord la langue de l’école sans se disperser. On craindrait donc que lui apprendre à lire en français ne vienne disperser ses efforts.

Or, les travaux de Cummins permettent de comprendre que ce n’est pas du tout le cas, au contraire. Ce que l’enfant travaille dans une langue (par exemple : le français) alimente le socle commun qui sert aux deux langues. Renforcer cette base d’un côté, c’est la rendre disponible de l’autre.

Expliquons-le autrement : les études sur les enfants bilingues ont montré que la conscience phonologique (la capacité à repérer et manipuler les sons de la parole) est l’une de ces compétences du socle commun, transférable d’une langue à l’autre. Or, la conscience phonologique est aussi le facteur le plus fortement lié à la réussite en lecture. On peut en déduire que travailler les sons, c’est donc actionner d’un seul geste le levier le plus important pour le néerlandais et pour le français à la fois.

L’inquiétude d’une « interférence » qui retarderait durablement la lecture n’est pas confirmée, à condition que l’enfant reçoive une exposition suffisante à chaque langue.

Précision importante toutefois : ce qui se transfère ici, c’est bien le socle profond, pas les règles de surface : le français n’apprend pas l’orthographe néerlandaise ni les spécificités du néerlandais, il renforce la machinerie commune aux deux.

L’ordre compte

Un dernier point, que nous ne ferons qu’effleurer ici car il mériterait un article à lui seul. Une étude belge sur des enfants francophones en immersion néerlandophone (Lecocq et al., ULB, 2009) a démontré qu’apprendre à lire en néerlandais d’abord, puis seulement en français, était plus efficace que l’inverse. C’est parce que le néerlandais est une langue plus régulière : commencer la lecture dans cette langue permet d’installer proprement le mécanisme « lettre → son », qui se transfère ensuite au français.

Cependant, tout ce qui concerne les spécificités du français (et il y en a beaucoup !) reste à construire.

Ce qui ne se transfère pas

Ce qui se transfère du néerlandais vers le français, c’est la machinerie générale : le principe alphabétique, la conscience des sons, l’idée même que lire convertit des signes en langage.

Ce qui ne se transfère pas, ce sont les correspondances propres au français : les lettres muettes (le -ent des verbes, le -s du pluriel, le h), les liaisons (« les‿amis »), les digrammes et trigrammes spécifiques (eau, ain, ill), ou le fait qu’une même graphie se prononce autrement qu’en néerlandais.

Pour reprendre l’image de la case : l’enfant sait parfaitement qu’il est dans la case « français » mais si personne ne l’a remplie, il l’ouvre, la trouve quasi vide, et emprunte les règles de la seule case écrite qu’il possède, le néerlandais. Il lira les enfants en appliquant les correspondances néerlandaises.

Faut-il pour autant tout enseigner formellement ?

Là, lecture et écriture ne logent pas à la même enseigne. En lecture, l’enfant finit par attraper une bonne part de ces correspondances par lui-même, à force de croiser des mots français. L’exposition fait donc déjà beaucoup, et tous les enfants finiront, à terme, par être capables de lire en français. Mais certains enfants peuvent exprimer se sentir « bloqués » pour lire en français malgré leur envie (« Maman, j’aimerais savoir lire en français ») : un petit coup de pouce pour faire le pont depuis le néerlandais permettra alors d’accélérer et sécuriser ce décodage, et de leur donner confiance dans leur capacité à lire en français.

L’écriture, elle, ne suit pas la même pente : savoir quelle lettre muette poser, ou choisir la bonne graphie parmi plusieurs pour un même son, ne s’attrape pas en lisant : cela réclame un enseignement explicite.

Alors, quand commencer à apprendre à lire et écrire le français ?

Les études ne désignent pas un âge précis : le bon repère n’est pas le calendrier, mais le niveau de lecture que l’enfant a déjà atteint en néerlandais. Inutile d’attendre qu’il soit « parfait » : dès que le décodage commence à s’installer, les deux langues se nourrissent l’une l’autre. Pour savoir à quel signal concret se fier, et à partir de quand commencer en pratique, c’est tout l’objet de notre article dédié : à partir de quand lui apprendre à lire en français ?

En résumé

De même qu’on n’attend pas que le français parlé soit complet pour exposer l’enfant au néerlandais, on n’a pas à attendre que la lecture en néerlandais soit totalement fluide pour nourrir le français : les deux partagent un socle, et ce socle se transfère. Apprendre à lire d’abord dans la langue la plus régulière, le néerlandais, est même une bonne fondation. Le français ne « gêne » pas le néerlandais, au contraire ; il a simplement besoin, à un moment, de son propre coup de pouce ciblé.

C’est précisément ce vide que Ketkili cherche à combler : ni remplacer l’école, ni doubler ce que font les parents à la maison, mais apporter l’enseignement explicite des correspondances son-lettre propres au français, au moment où l’enfant en a besoin.

Sources principales : hypothèse d’interdépendance linguistique (Cummins) ; hypothèse du double système linguistique et différenciation précoce des langues chez l’enfant bilingue (Genesee) ; travaux sur le transfert interlangue de la conscience phonologique ; recherches sur la transparence orthographique (Seymour et al., 2003, et littérature associée plaçant le néerlandais comme régulier et le français comme opaque) ; Lecocq, Kolinsky, Goetry, Morais, Alegria & Mousty (2009), étude longitudinale sur des enfants francophones en immersion néerlandophone, lecture uniquement, jusqu’en 3e primaire.

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